Y.AFANASSIEV
COMMENT LA RUSSIE PEUT-ELLE
RETROUVER SON HISTOIRE?
Lyon, 14.3.94.
«DE
L’EXACTITUDE DANS LA SCIENCE»
«... Dans cet Empire 1”art de la cartographie avait atteintune telle Perfection,
que la carte d’une province était d’une dimension telle qu’elle recouvrait
l’étendue d’une ville entière, et la carte de L’Empire, celle d’une province
entière. Avec le temps, ces immanses cartes apparurent insuffisantes, de sorte
que L’Ecole des Cartographes réalise une carte de L’Empire qui était de la
dimension exacte de L’Empire et correspondait en tous points avec lui.»
(Extrait de «Voyages de personnes dignes d’éloges»
X.A.SUAREZ MIRANDA, 1658)
Que signifie l’histoire pour une société qui pendant plus de 70 ans l’a enfoui
avec application et docilité dans les fissures du mensonge de Procuste, traitant
son passé selon les lois de Ptolémée? Ses idées sont simples et commodes :
il est si nettement visible que le Soleil se lève et fait le tour de la Terre,
en tournant avec assurance autour d’elle. De la même manière, les victoires
du socialisme sur tous les fronts étaient évidentes; victoires, renforcées
par la constitution du pays, pour une plus grande force de persuasion. Les
manuels d’histoire débordaient des «résidus secs» des idées de «Lénine-Staline»
et dans une mesure à peine moindre de celles de «Marx-Engels».
L’histoire elle-même d’une façon paradoxale s’était transformée en science
exacte, dont les formules et hypothèses devenaient axiomes, ne nécessitant
aucune preuve. De manière symptomatique, la société n’avait plus aucun besoin
de preuve. «L’abrégé» devint la nouvelle table de multiplication, et c’est
précisément avec cette nouvelle «algèbre» que nous nous apprêtions à « l’harmonie»
(A.S. Pouchkine), c’est précisément avec son algorithme que se mesurait toute
vie, ses textes s’apprenaient par coeur par les générations, comme s’apprenaient
les textes sectes religieuses, des vieux-croyants, des hérétiques (molokans),
des fuyards (begouny)...
La substitution des idées se faisait totalement, à tous les niveaux. Le modèle
psychologique, mental, de comportement, et la structure de la société restaient
matricielles: dans les niches conceptualo-verbales libérées s’insèraient de
nouvelles formules: l’idée de concile s’incarnait à présent dans l’idée du
soubotnik (samedi communiste), la marche vers le royaume de Dieu se fondait
pratiquement dans la marche vers le communisme, les tentatives du non-conformisme
dans le monopartisme se punissaient selon le modèle de l’hérésie dans l’orthodoxie.
Du même coup, l’histoire devenait le genre fondamental de la nouvelle époque
où, en accord avec les règles du jeu, se construisaient et se vernissaient
certaines façades, se détruisaient et explosaient les autres, et avec elles
des étages entiers et des fondations. Jouer à l’histoire, c’est jouer au changement
d’identité.
En perdant l’histoire, nous avons perdu également notre identité.
Trouver notre histoire, c’est pour nous trouver notre identité.
Dans la conception et la théorie de l’identité, l’important est de comprendre
de quelle manière subjective s’organisent les évènements «mondiaux» extérieurs:
comment ils sont vêcus, interprétés, appréciés. C’est à dire que l’identité
c’est l’auto-identification de la personne, du groupe, de la société, de la
nation dans le contexte d’interactions sociales. C’est précisément dans le
réseau de ces derniers que s' aligne le système des rôles, masques, positions,
statuts «pour soi-même» et pour «l’autre».
La théorie de l’identité est construite sur cette dryade «l’ego» – «l’alter»,
selon laquelle le sujet (une communauté ou un individu) forme sa propre image
pour lui comme pour l’autre. Non seulement il la forme, mais la cultive ou
la transforme selon son interprétation des évènements extérieurs.
La reconfiguration de l’image, du rôle, du statut, amène en correspondance
un changement d’identification.
L’identification (comme processus de formation d’identité) possède son langage,
sa politique, ainsi que sa simulation.
Les métastases de la simulation ont pénétré la société de part en part : car
la perte d’identification est secondaire, elle est la conséquence de la perte
d’histoire, de la perte de mémoire. En bâtissant notre identité, nous commençons
aujourd’hui l’étude de notre histoire à partir de l’absence, à partir de ce
qui n’existe pas, à partir de la recherche du calme et du silence, qui sont
beaucoup trop présents chez nous, à partir du vide. Rompre ce silence épais,
pénible, c’est trouver l’histoire et la créer en même temps que l’auto-identification,
l’identité.
Et là, il existe un grand nombre de possibilités, de formes de ce processus
qui est assez concret et que nous ressentons déjà.
1.
LA LOGIQUE DES FAITS
Notre histoire se reconstitue de nouveau grâce à la possibilité de regarder
les faits de façon impartiale, c’est à dire en se laissant guider par leur
logique, et non par une construction logique à priori, à laquelle s’adaptent
les faits présentés.
«Si les faits détruisent la théorie, c’est d’autant mieux pour la théorie.
Elle est créée par nous, et non pas donnée à nous en dépôt.» (Chklovskij V.
«Pour la défense de la méthode sociologique».//Nouveau LEF (Front Gauche de
l’Art),1927,3,p.21).
En témoignage de ceci, les travaux de Souvorov sur l’étude des faits de la
Seconde guerre mondiale. Sans aucun recours aux documents d’archives, en utilisant
la logique des faits de l’histoire militaire, dans «Le brise-glace» Souvorov
a élaboré un tableau unique des rapports d’avant-guerre entre l’Allemagne
et l’URSS, deux systèmes totalitaires, un tableau des conflits d’ambitions
d’empires, mais aussi d’un jeu intellectuel, stratégique, de comportement
de deux «génies» de notre époque.
Le concept «d’attaque par surprise d’Hitler sur l’Union Soviétique» est devenu
la clé de l’explication du tableau général de la Deuxième guerre mondiale
pour l’historiographie soviétique. Tout s’expliquait par cette construction
à priori: les premières défaites, les pertes énormes, les bilans globaux,
et le caractère de cet évènement mondial. Mais les faits, comme l’a montré:
Souvorov, peuvent s’aligner tout à fait autrement: Staline, comme toute l’Union
Soviétique, s’est préparé avec application et très longuement à la guerre
avec l’Allemagne. Mais pas à une guerre défensive, à une guerre offensive,
agressive.
Hitler avait anticipé une telle guerre. Et nous avons fait une guerre qui
n’était pas la nôtre. C’est pourquoi cela fait si mal: pour un allemand mort,
quatre des nôtres sont tombés...C’est pourquoi....cinquante ans plus tard
V.Astafiev, ancien combattant et un de nos éminents écrivains se pose cette
question: «Y a-t-il eu victoire?»
Et que se serait-il passé si les évènements s’étaient déroulés selon le scénario
de Staline? Dans ce cas cette guerre serait devenue «la nôtre»? Peut-être
le bilan de «Sa» guerre aurait-il été «la libération» non seulement de l’Europe
de l’Est, mais de toute celle de l’Ouest? Comment en ce cas se serait réalisé
le triomphe du communisme à l’échelle mondiale?
2.
LA LOGIQUE DES DOCUMENTS
La reconstitution de l’histoire se produit (il serait plus exact de dire se
produira) au moyen de l’extraction de documents auparavant interdits, inconnus,
dissimulés. Le point de vue le plus répandu de la soviétologie mondiale aboutissait
à la conclusion que le tableau de notre histoire nationale était déjà construit,
et que les recherches futures de documents permettraient seulement de dessiner
de nouveaux détails ou d’accumuler de nombreux détails, sans changer le canevas
de base sujéto-événementiel. Aucune nouvelle donne, aucun jeu de patience
à partir des noms, dates ou évènements ne changerait la factologie de la macro-histoire,
et seul était possible l’affinage, le polissage des décors de base. Et cette
version a effectivement prévalu jusqu’à Gorbatchev y compris, quand il était
suffisant de confirmer seulement les anciennes vérités, accessibles à tous
pour la soviétologie «occidentale», et connues de tous, mais physiquement
inaccessibles pour notre ténébreuse histoire.
Cependant «la commande sociale», balayant les conventions, démontre que les
publications apparaissant sur les thèmes «léninistes» de guerre et d’après-guerre
(période de la guerre froide), changent la conception non seulement de notre
histoire nationale, mais aussi le tableau de l’histoire mondiale de ce siècle
en totalité.
Je citerai quelques faits.
Comme vous le savez, en 1938 les archives officielles de
l’URSS ont été remises à la garde du NKVD (Commissariat du peuple
aux Affaires intérieures). Depuis lors, l’accès des savants aux archives devint
difficile, le contrôle se renforça ainsi évidemment que la censure des établissements
d’archives et des organes du parti pour l’utilisation du matériel d’archives.
Tout ceci a conduit à l’amoindrissement de la base documentaire de la science
historique (et pas seulement de celle-ci!), à la falsification et l’altération,
à la dissimulation de certains faits et évènements par complaisance envers
certaines personnalités et conceptions ou doctrines de l’idéologie dominante.
Il en résulta, dès le début des années 30, au sein du monde scientifique,
la disparition des discussions et disputes créatrices des commentateurs des
documents du parti, des discours et communications des dirigeants du parti
et de l’Etat.
Dans les années du «dégel» khrouchtchevien, les archives de l’Etat et du parti
furent un peu entrouvertes et cela s’est fait sentir sur le développement
de la science historique: un certain nombre de publications documentaires
et travaux de recherche a vu le jour, traitant de l’histoire de la collectivisation
et de la paysannerie (des recueils de documents «Collectivisation de l’agriculture
dans la région septentrionnale (1927-1937)» Vologda 1964; «Matériaux sur l’histoire
de l’URSS» ed. I-VII M. l955-l959; «Essais sur l’histoire de la collectivisation
de l’agriculture dans les républiques soviétiques» M. 1963 etc...) ainsi que
de nombreux articles dans les revues et recueils thématiques. Malheureusement,
cette période ne dura pas longtemps.
Après la destitution de N.S.Khrouchtchev a commencé la réanimation du stalinisme.
Cela a eu un effet particulièrement néfaste sur le développement des sciences
humaines, car à la tête de la Section des sciences et institutions du Comité
Central du PCUS fut nommé S.P.Trapeznikov, historien de formation, se reconnaissant
fervent stalinien. De nombreux fonds d’archives furent de nouveau mis au secret
arbitrairement, les documents de certains fonds d’archives (Direction Centrale
de la Statistique, Commissariat National aux Finances, etc...) n’étaient plus
communiqués aux chercheurs sans autorisation des services correspondants constituant
les fonds. Et pratiquement aucun matériel du Conseil des Commissaires du Peuple
et du Gosplan, du Comité Exécutif Central et du Comité Exécutif Central de
Russie,de la V.Tch.K.(Commission extraordinaire de toute la Russie pour la
lutte contre la contre-révolution et le sabotage), de l’OGPU (Direction Politique
d’Etat Unifiée auprès du Conseil des Commissaires du Peuple de l’URSS), du
N.K.V.D.(Commissariat aux Affaires Intérieures), n’était autorisé à la consultation
par les scientifiques. Toutes les archives du parti, centrales comme locales,
étaient tenues secrètes, et non seulement les chercheurs «sans parti» n’y
avaient pas accès, mais les membres du parti n’ayant pas d’autorisation au
travail secret, non plus. De même, une partie des administrations telles que
le Commissariat du Peuple à l’Agriculture et le Centre d’Economie Collective
fut mise au secret (travaux de Y. Yakovlev, G. Kaminskij, etc...).
En ce qui concerne les dépôts d’archives tels que les Archives en Exploitation
du Comité Central du PCUS (Bureau d’organisation, Secrétariat, Sections du
Comité Central), ainsi que les Archives du Kremlin du Bureau politique du
Comité Central du PCUS, ils étaient totalement secrets et il était impossible
aux chercheurs non seulement de les consulter, mais on leur interdisait même
de les mentionner.
Depuis la fin des années 80 la situation au regard de la base documentaire
s’est quelque peu améliorée, une partie du matériel des archives d’état est
en libre accès, les sources précédemment interdites sont largement accessibles
aux chercheurs, la publication des documents renaît ainsi que celle des monographies
basées sur des sources d’archives.
I’intensification des efforts de publication de divers recueils documentaires,
et l’apparition de revues de publications spécialisées sont caractéristiques
de ces dernières années. Ainsi sont édités «Les journaux intimes de Nicolas
II» 14,1991, P.A.Stolypine «Recueil complet des discours à la Douma d’Etat
et au Conseil d’Etat 1906-1911»,M.,1991 V.N.Lamddorf «Journaux 1894-1896»M.,1991
etc... La revue «Archives historiques» est de nouveau publiée, les séries
documentaires telles que «Zvenja» (Les maillons) (3 éditions), «Notre Pays»
(3 éditions), et presque toutes les revues historiques éditent des sélections
d’articles tirés des documents soigneusement cachés auparavant sur la période
soviétique, et quelquefois même sur la période présoviétique (le matériel
du contre-espionnage du département de la commune n’était pas communiqué,
à la différence des documents semblables de l’armée, de la flotte et du Ministère
des Affaires Etrangères).
Ces dernières années ont été réédités les mémoires en plusieurs tomes et les
documents de la partie adverse, comme «Les archives de la révolution russe»
en 22 tomes, éditées dans les années 20 à Berlin, les almanachs «Passé» (16
tomes), les recueils «L’affaire blanche» et autres, ainsi que les mémoires
des leaders du mouvement et les oeuvres des hommes politiques comme Dénikine,
Vrangel, Krasnov, Miliukov sont accessibles à la société ainsi que les éditions
qui se trouvaient auparavant sous garde spéciale. Leur utilisation dans les
recherches scientifiques et les ouvrages littéraires a cessé d’être surveillée.
En même temps, les Archives russes historiques de l’Etranger, créées dans
les années 20 par les personnalités de l’émigration blanche à Prague et remises
par le Gouvernement Tchécoslovaque après la Seconde guerre mondiale en cadeau
à notre Académie des Sciences, sont à présent ouvertes «à l’usage public».
Elles contiennent plus de 350 000 chroniques sur le mouvement blanc.
Des publications sur l’un des thèmes les plus douloureux de notre histoire,
celui de la paysannerie, voient le jour ces derniers temps.
Ainsi en 1989 est sorti le recueil «Les documents témoignent. De l’histoire
de la campagne à la veille et au cours de la collectivisation 1927-1932» (M).
En 1991-1993 sont publiés les recueils de documents «De l’histoire de la dékoulakisation
(dépossession des koulaks) en Carélie 1930-1933», «le GOULAG en Carélie 1930-1941»
(Petrozavodsk); «Les déplacés spéciaux en Sibérie occidentale 1930-printemps
1931», «Les déplacés spéciaux en Sibérie occidentale printemps 1931-début
1933» (Novossibirsk), ainsi qu’une série d’articles documentaires dans la
presse périodique («Patrie» «Source» etc...). Dans ces publications sont regroupés
en général des documents secrets des organes du parti et répressifs (OGPU,
NKVD), y compris ceux appelés «dossiers-spéciaux». Il convient de remarquer
que les organes locaux ont donné libre accès à leurs archives plus courageusement
que les organes centraux. Jusqu’à aujourd’hui les archives du Kremlin du Bureau
politique du Comité Central du PCUS (actuellement archives du Président de
la Fédération de Russie) sont toujours interdites aux chercheurs, alors que
leur contenu n’a pas de lien direct avec le Président de la Fédération de
Russie. Les documents qui y sont conservés sont d’une grande valeur et pas
seulement pour la science historique. Ils reflètent le travail de la politique
intérieure comme extérieure du parti et du gouvernement et montrent le mécanisme
de sa mise en oeuvre. De plus, ce matériel d’archives permet d’éclaircir le
rôle et la place concrets de la direction du parti de gouvernement dans l’organisation
de la violence et de la répression envers la paysannerie à la fin des années
20 et dans les années 30 (collectivisation forcée, dékoulakisation et déportation
de millions de paysans au cours de ce qui fut appelé la «révolution» stalinienne
«par le haut»).
C’est seulement récemment que s’est ébauché le virage des archives interdites
du Ministère de la défense vers la publication de sources historiques de la
période soviétique. De même pour les archives du RGAE (Archives russes d’Etat
de l’Economie) (anciennement Archives centrales d’Etat de l’économie nationale
de l’URSS) du RVA (Archives russes de l’armée) (anciennement Archives centrales
d’Etat de l’armée soviétique) et pour les archives du Ministère de la défense
(anciennement Archives du KGB). L’Institut de l’histoire russe près l’Académie
des Sciences de Russie et la Maison des Sciences de l’Homme (France) préparent
une série documentaire «La campagne soviétique vue par la V.Tch.K.–l’OGPU-le
NKVD» en 5 tomes de 40 feuilles chacun où figureront les compte-rendus opérationnels,
spéciaux, fonciers et autres sur la situation à la campagne de 1918 à 1937
(état d’esprit des paysans, développement écologique et économique, politique
fiscale et d’approvisionnement, etc...) Nonobstant le caractère tendancieux
des appréciations, on peut trouver dans ces bulletins secrets le reflet de
la situation objective à la campagne.
A côté de cette série, en collaboration avec des savants américains, est mené
un travail de préparation pour une autre série de 5 tomes «La tragédie de
la collectivisation» (1927-1937), où seront regroupés les documents de fonds
tels que ceux du Commissariat du peuple à l’agriculture, du Centre d’exploitation
collective, de l’Union des unions de coopération agricole, de la Direction
centrale de la statistique, du Commissariat national aux finances, mais aussi
de l’OGPU, du NKVD, des organes du parti (Comité Central du Parti Communiste
de l’Union (bolchevik), des comités régionaux et des comités de territoires
du parti). Il est prévu d’inclure dans les recueils une série de documents
des unités secrètes des institutions et organisations citées, y compris des
documents sur le sort des paysans dékoulakisés et déportés, «les déplacés
spéciaux», etc...
Néanmoins, le matériel des anciennes archives du Kremlin du Bureau politique
du Comité Central du PCUS restent comme auparavant interdit aux chercheurs.
Sans elles, il ne sera sans doute pas possible de rétablir dans toute son
ampleur le tableau véridique de la tragédie de la paysannerie, éclatant à
la limite des années 20 et 30. Mais les documents de ces archives ne parlent
pas seulement de la période de la collectivisation forcée et de la dékoulakisation.
Après la réalisation de la collectivisation totale, les répressions contre
les paysans ont continué, et à certaines périodes se sont même intensifiées.
J’apporterai au moins un exemple: le 2 juillet 1937, le Bureau politique du
Comité Central du Parti communiste de l’Union prit une résolution concernant
«les éléments anti-soviétiques», transmise par Y.Staline et N.Ejov (NKVD),
aux secrétaires des comités de territoire, des comités régionaux et aux Comités
centraux des partis communistes nationaux. On y proposait «de mettre sous
contrôle une grande partie des anciens koulaks et criminels, déplacés dans
les contrées septentrionales et en Sibérie, qui à l’expiration du terme de
leur déportation étaient retournés dans leurs régions» «afin que les plus
hostiles d’entre eux soient arrêtés sans tarder et fusillés», et les autres
– déportés. Conformèment à cette résolution, plus de 72 000 personnes furent
fusillées et plus de 270 000 déportées. Et cette action barbare a eu lieu
alors que selon l’aveu même de Staline «les koulaks en tant que classe» avaient
été écrasés en 1932!
Pour ce qui est des documents actuels des archives des ministères et administrations,
leur utilisation à des fins scientifiques commence seulement.
Les questions les plus importantes de la vie des paysans telles que la vie
quotidienne et la culture de la paysannerie, sa mentalité, les problèmes démographiques
de la campagne et certains autres. Malheureusement les archives d’Etat et
anciennes archives du parti contiennent essentiellement des documents quantitatifs
et statistiques, ainsi que des données explicatives. Il existe peu de documents
sur l’état d’esprit ou la psychologie de la paysannerie, à l’exception d’archives
(V.Tch.K, OGPU, NKVD) pratiquement inaccessibles pour les chercheurs à l’heure
actuelle. C’est pourquoi le travail de mise en libre accès du matériel d’archives
reste l’affaire du futur.
La publication de nouveaux faits, auparavant dissimulés, ne fait pas qu’ajouter
au marthyrologue, ou accumuler le déjà connu, mais modifie au plus profond
notre idée du passé, impitoyablement, chassant heureusement les stéréotypes
non seulement dans les générations, mais dans la nation toute entière.
Trois tomes jusqu’à présent strictement interdits des travaux de Lénine verront
bientôt le jour; ce sont ses articles, discours, notes, idées.
Voici un des témoignages :
«...L’affaire concerne la création d’un Etat socialiste. Désormais la Russie
sera le premier Etat ayant mis en place un régime socialiste... Et vous haussez
les épaules! Mais non, étonnez-vous encore plus! L’affaire n’est pas dans
la Russie, mes beaux Messieurs, je me moque de la Russie – elle représente
seulement une étape à travers laquelle nous atteindrons la révolution mondiale...»
Il en résulte que l’ambition d’une hégémonie mondiale n’est pas le délire
de Staline, mais une constante politique déterminée du communisme soviétique
depuis Lénine, en passant par Khrouchtchev, menaçant depuis la tribune de
l’ONU: «De toutes façons nous vous enterrerons», jusqu’à Brejnev avec sa guerre
d’Afghanistan et son socialisme africain.
Mais jusqu’à présent nous ne connaissons pas les documents du Komintern par
exemple, du VKP (Comité militaro-industriel) (les chiffres les plus répandus
dans les publications témoignent de ce que 80% de l’industrie soviétique «travaillait»
pour les seuls besoins militaires), du KGB. Mais si dans ce domaine nous sont
connus au moins certains repères de la recherche, c’est seulement grâce au
procès contre le PCUS qu’ont été découvertes des choses impensables, imprévisibles,
comme par exemple les liens entre Staline et le Vatican... et beaucoup d’autres.
Cependant, comme nous l’avons déjà indiqué, les clés des archives du Bureau
politique du Comité Central du PCUS sont aujourd’hui dans les mains sûres
du Président... cette fois-ci Eltsine. Pour l’historien l’entrée comme toujours
en est interdite.
Enfin, quelques points plus généraux sur le thème «historiographie russe contemporaine
et archives».
Dans l’historiographie russe, nous avons affaire à des manifestations aïgues
d’une crise de sentiment totalitaire du monde, de conscience historique totalitaire
et de sous-culture historiographique. C’est pourquoi l’objectif d’acquérir
les habitudes et procédés de la recherche scientifique basés sur le principe
de la culture de dialogue s’avère compliqué. Cette tâche n’est pas purement
nationale et régionale, étant donné qu’elle est liée à la nécessité d’éliminer
de nombreux éléments de traditionalisme dans la pratique de la recherche scientifique.
Il est vrai que dans l’historiographie russe elle apparaît, peut-être, de
manière beaucoup plus accentuée. Pendant longtemps, notre relation aux sources
rappelait plus un travail de juge qu’un travail de chercheur : nous n’entretenions
pas un dialogue d’égal à égal avec les sources, mais leur faisions subir un
interrogatoire, nous gardant la prérogative de leur attribuer une évaluation.
C’est pourquoi, quand, aujourd’hui survient un réel déferlement d’information,
de nombreux chercheurs s’avèrent tout simplement non préparés à son assimilation.
L’élargissement, ou plus exactement la création d’environnements d’information
radicalement nouveaux, ne résout certainement pas l’ensemble des problèmes
liés à la fourniture d’information des recherches historiques.
Un exemple très frappant pour illustrer ceci : «Fondements de la législation
de la Fédération de Russie au sujet du fonds d’archives de la Fédération de
Russie et des archives» {adoptés en juillet 1993). Ce document n’est pas seulement
contradictoire, mais présente un caractère bâtard. Son contenu frappe par
la combinaison inconcevable, du point de vue d’un esprit raisonnable, d’idées
et de positions traditionnelles, douloureusement connues en sept décennies
de notre système de gestion d’archives, et de plusieurs principes assez radicaux.
Comme l’ont fait remarqué ses concepteurs, ils sont partis de l’idée d’accomplir
dans le processus de réalisation de cette loi «une révolution à travers une
évolution».
La partie «révolutionnaire» de cette loi (selon le dessein de ses auteurs)
comprend deux dispositions des plus importantes.
1). On proclame le principe d’égalité absolue de tous les citoyens, partis,
mouvements et institutions sociaux, dans le domaine de l’organisation, la
conservation et l’utilisation des archives. Autrement dit, il s’agit de la
réunion de notre système national aux normes de droit généralement admises
dans le monde civilisé, aux standards de gestion et aux directives professionnelles.
2). Pour la première fois on reconnaît la possibilité et le droit à l’existence
de deux parties distinctes dans les complexes d’archives-publique et non-publique
(le terme non-public, par essence, apparaît comme un euphémisme de l’idée
simple et claire, mais si difficile à intégrer, de «propriété privée»).
Le caractère «évolutif» de mise en pratique de ces principes se détermine
par le contenu de tous les autres articles de la Loi.
Le plus important dans cette Loi est qu’il n’y a pas de refus clairement exprimé
des verticales rigoureusement centralisées de la gestion de la branche des
archives, utilisées au cours des précédentes décennies. En dépit de la déclaration
de restriction des compétences du GAS (Service d’état des archives) de Russie
avant tout par des fonctions à caractère normatif et méthodique, en pratique,
par rapport aux archives fédérales et aux centres de conservation de la documentation,
celui-ci (le GAS, c’est à dire Le Comité russe aux archives) conserve les
fonctions d’administration directe et de gestion productivo-financière. Une
telle concession dans les conditions actuelles joue en faveur des fonctionnaires
et non des savants, car l’activité journalière des centres de conservation
des documents les plus importants est contrôlée non par les milieux scientifiques,
les chercheurs, mais par un cercle étroit d’apparatchiks investis d’un pouvoir
administratif .
Dans les Fondements de la législation, les dispositions règlementant la sphère
d’utilisation des documents d’archives, tiennent une place particulière; cela
concerne les documents ayant trait aux questions douloureuses pour tous les
chercheurs. On y précise et élargit les formulations déjà connues dans le
décrêt adopté le 19. 06. 92 par le Soviet Suprême de la Fédération de Russie
concernant le régime d’accès provisoire aux documents d’archives et leur utilisation.
La responsabilité concrète pour non présentation à un chercheur des documents
réclamés n’y est pas précisée. La base normativo-méthodique du travail des
archives à l’heure actuelle est définie par 240 manuels dont 202 sont temporaires
et sujets à remaniement. Et il faut encore en créer de nouveaux. En résultat,
les documents nécessaires au chercheur peuvent ne pas lui être communiqués
sous le moindre prétexte.
Comme le montre la pratique actuelle, les administrations et institutions
ne sont pas prêtes à se déssaisir du «droit» de mettre au secret les documents
selon leur bon vouloir, en se basant sur les instructions confuses et inconséquentes
des organes suprêmes, voire celles du Président lui-même. Ainsi le seul espace
de liberté dont rêvaient tellement les chercheurs se réduit rapidement comme
peau de chagrin.
L’ imperfection et la lenteur de cette même procédure de mise au secret ou
de mise en libre accès des documents d’archive, qui à l’heure actuelle prend
un caractère nettement intentionnel, artificiel, ainsi que la difficulté d’organisation
du NSA (Appareil scientifique d’information) sur une base nouvelle, avec l’insertion
de systèmes automatisés modernes, font de cette situation plutôt un voeu pieux.
Il est tout à fait évident qu’à l’heure actuelle l’édification des archives
en Russie se développe à l’aveuglette, sans garantie profonde tant théorique
que scientifico-méthodique des décisions prises. Il s’ensuit que les tentatives
de réunir l’ incompatible n’ont pas disparu. C’est ainsi, pour beaucoup, que
s’explique l’évident désarroi des organes de gestion des archives devant des
problèmes nouveaux pour nous, tels que l’élaboration des principes et critères
d’expertise de la valeur des documents, au moment où beaucoup d’anciens critères
se sont avérés inventés et peu fondés. L’exemple de la liste des documents
en libre accès de l’ancien Comité Central de l’Union des jeunesses communistes
léninistes de l’URSS est significatif (La liste même de mise en libre accès
des documents est gardée sous le sceau «secret»).
3.
LE PLURALISME DE LA METHODOLOGIE: L’HISTOIRE ORALE
Dans le contexte de ce qui vient d’être dit, le mécanisme d’apparition de
l’histoire orale est évident: asphyxiée par le néant, dans le vide de la connaissance
(ou plus exactement l’Ignorance) historique, l’histoire a trouvé une porte
de sortie dans «les cuisines» – «le bouche à oreille» devenant un genre funeste
dans le royaume de l’emphase et du pathétique. Et selon toutes les lois du
genre, elle apparaît avec tous les accessoires – le langage ésotérique, la
stratégie, les formes de retransmission. Ainsi, orale, pour la même raison
tristement connue devenue tradition, parce qu’il n’en existait pas d’écrite.
Dans le point focal de l’histoire orale apparaît tout ce qui ne pouvait être
écrit; tout ce qui ne pouvait être fixé et d’autant plus se conserver dans
les archives d’Etat, mais conservé dans les archives de la mémoire.
Ici l’histoire prend sa revanche totale sur le Hambourg. Car en dehors des
faits macro + histoire, notre histoire nationale a évité aussi les faits micro
+ histoire, cette fine structure de l’être humain, cette réalité passée au
crible de la mentalité et du sentiment, de la croyance et de la représentation,
des orientations de valeurs et des montages psychologiques...
Les reproches à l’adresse de l’histoire orale sur la précarité de ses faits
et témoignages peuvent être balayés par un simple exemple, emprunté à l’utilisation
de données et d’informations de l’histoire orale dans l’élaboration de portraits
historiques, de biographies et de récits de vie. Ici nous attend l’avalanche
des soi-disant accusations totalement fondées à l’adresse de l’histoire orale
en liaison avec l’impossibilité de vérification de l’authenticité et de la
véracité de l’information transmise. En réalité, il est difficile de déterminer
(et d’autant plus de donner des preuves) un fait ou le degré de mensonge dans
la source historique.
Mais en examinant les problèmes traditionnels de mensonge, ou pour employer
un langage scientifique, de l’interprétation variable de la réalité, il est
important aujourd’hui de souligner autre chose: pour l’historien moderne il
est surtout problèmatique de déterminer ou classer l’information recueillie
– dans la réalité des faits, ou dans les réalités de la conscience. Ainsi,
par exemple, le monde et surtout le monde de l’intelligentsia russe, a été
frappé, dans le discours de Gorbatchev à Reykjavik par le sonore «Ce n’était
pas un échec, mais une percée» de Mandelstam.
Ce qui les a ébranlé c’était le fait même que Nandelstam ait été cité.
Une fois encore cela confirme l’idée de Mamardachvili qu’il faut poser la
question de l’authenticité de ce qui est dit non pas du point de vue «qu’a
dit la personne» mais du point de vue «quels mots s’est-il appropriés et de
qui sont-ils» sous quels mots a-t-il apposé sa signature, transformant les
mots prononcés non pas en un fait historique, mais en un fait de conscience,
de biographie d’une personnalité concrète. Et dans ce cas, l’historien s’arrangera
de n’importe quel mensonge, puisque ce dernier apparaîtra comme composant
d’une mentalité; car le mensonge, comme la vie de chacun, est unique.
Il est intéressant de constater que c’est précisément dans l’histoire orale
que se crée l’identité d’une nation et de l’individu simultanément. En créant
un document historique, l’historien en même temps que le répondant aide à
la formation de l’identité de la société; cependant en énonçant un vêcu, l’homme
vit son passé une deuxième fois, il construit une deuxième fois son réel avec
une auto-identification.
De cette façon, l’histoire orale est à la fois un processus et une forme d’acquisition
par la société et par l’individu de son identité.
4.
APPROCHES STRUCTURELLES ET NON MODELEES
Les possibilités énumérées ne sont pas exhaustives pour l’explication du changement
de paradigme de la science historique. Les faits, les documents, leur logique
se trouvent une force particulière s’ils sont plongés dans le contexte d’approches
différentes. Avec la différence d’approche de la source et du fait des méthodes
de recherche, le tableau général de ce qui est recherché se modifie aussi.
A l’époque du post-modernisme, il est malaisé de parler de priorités, qui
plus est de leur lutte, ou de quelque primauté d’idées que ce soit. Les approches
élaborées par d’autres, en réfraction à notre histoire, donnent, et d’une
manière inatendue, d’autres résultats, parfois surprenants. Ainsi dans la
perspective de «La longue durée» de Brodel, tous les canons et statuts habituels
ont explosé, par exemple ceux de la Révolution d’octobre dans l’histoire.
Nous sommes habitués à l’agaçant «La Grande révolution socialiste d’Octobre
a rompu avec le passé...», à l’idée que ce qui s’est passé après 1917 a effacé
tout ce qui existait auparavant.
C’est inexact: la tentative bolchévique de «sixième jour de la création» s’est
écroulée non seulement dans l’histoire, mais déjà aussi dans l’historiographie.
L’approche structuraliste, les recherches approfondies de la société et de
son histoire ont révélé d’autres symptômes: le bolchévisme d’orientation marxiste
est non seulement quelque chose d’étranger pour la Russie; c’est une violation
de la réalité russe.
Si l’on regarde les bolcheviks sous l’angle des courants profonds de l’histoire
russe, du point de vue du traditionalisme et du culte de l’archaïsme et des
archaïsmes qui lui sont propres, ils disparaissent également dans ce déluge.
A la lumière de telles approches, la révolution d’Octobre est une réaction
paysanne conservatrice, et une victoire de cette réaction sur des changements
positifs, qui se sont produits à la fin du XIXe et au début du XXe siècie,
le développement des rapports marchands, l’établissement de l’économie de
marché, la différenciation sociale de la société, etc...
Ainsi, Octobre s’avèra un moyen de consolidation traditionalisme et du conservatisme
russe et non une rupture avec le passé pour une mise en place du futur.
Ces mêmes méthodes de «La longue durée» plus «L’approche non modelée» de M.Mamardachvili
détruisent et la division en périodes, et la conception, par exemple, de la
guerre civile en URSS.
Du point de vue d’une perspective à long terme, et en interrogeant les faits
historiques non à partir de la position modelée «Qu’est-ce qu’une guerre civile»,
mais de la position «Qu’est-ce qui ne l’est pas», logiquement, il apparaît
que la guerre civile en Russie dans les différentes phases de son activité
ne s’est pas vraiment terminée vers les années 20, mais dure jusqu’à présent.
La même chose se produit avec la guerre froide, si on l’observe non comme
l’existence de systèmes sous la menace de l’explosion nucléaire, mais comme
une forme spécifique des relations internationales, etc...
Ainsi en étudiant rapidement certains faits de notre histoire, il est possible
de dire que la majorité d’entre eux était le résultat de méthodes de réthorique
et d’idélogie. L’histoire, hélas, existait au niveau des déclarations dans
le chenal de méthodes et méthodologie choisies.
5.
L’ANTHROPOCENTRISME DANS l’HISTOIRE
Afin de se laisser guider par la logique des faits, de naviguer avec succès
sur une mer de documents et d’utiliser des approches, élaborées par la science
historique mondiale, il est nécessaire d’avoir aussi un «sujet»: l’historien.
Un historien, interrogeant le passé et capable «d’être à l’écoute de ce que
l’histoire tait» (V.O.Klioutchevskij), de prêter l’oreille au silence, sans
imposer à ce silence ses propres constructions mentales.
Si l’on adopte pour l’actualité de son sens la thèse d’Arthur Schlezinger
«l’histoire a besoin de connaître tout, non pas sur la génération qui faisait
l’histoire, mais tout sur la génération qui l’écrivait», alors il faut admettre
(non sans amertume), que ma génération d’historiens n’aidera pas la Russie
à acquérir à nouveau son histoire. Et même dans la mesure de ses possibilités,
l’en empêchera.
Prenons, par exemple, les historiens personnifiant et représentant à divers
niveaux ce que l’on appelle «la nouvelle direction» dans la science historique
nationale. A leur époque, nombre d’entre eux ont reçu des coups sérieux de
l’administration de Trapeznikov. Mais à présent, si l’un d’entre eux personnifie
la nécessité du renouvellement de la science historique, c’est uniquement
dans le sens – A quel point est-il difficile de se maintenir «à flot»? L’illusion
de l’activité, l’illusion des changements est dûe au fait que seules changent
les formulations, mais le genre, le langage, les constructions, les paramètres,
restent inchangés. Ils conçoivent l’histoire comme autrefois, en catégories
segmentées de formation et de construction socialiste. «La nouvelle direction»
s’est complètement brisée contre les angles et les montants des schémas précédemment
construits.
Le paradoxe réside dans le fait que cette génération d’historiens rassemble
à nouveau ses forces, mais avec un autre caractère, pas celui avec lequel
ils ont fondé la «nouvelle direction». Certains d’entre eux écrivent beaucoup
et personnifient jusqu’à présent la direction «démocratique» de l’histoire.
Et ils donnent de nouveau à penser au désespoir de leur génération mais cette
fois-ci pour des raisons morales. Et tout en étant fonctionnaires, jusqu’à
la députation, ils pourront utiliser le droit du monopole d’accès aux archives
interdites à tous les autres. Publier, en consultant furtivement dans le secret,
certains ouvrages avec la prétention d’une nouvelle lecture de l’histoire
soviétique de la Russie... Et c’est justement eux, ce sont précisément ces
personnes qui élaborent aujourd’hui la loi sur les archives, déterminent le
délai de prescription pour la consultation des documents secrets. Et pourquoi
ne pas mettre au secret pour 50 – 100 ans, ce qu’ils ont déjà préparé pour
leurs futures monographies? Si, ayant utilisé leur «droit de cuissage», ils
ont déjà prouvé à la société leurs qualités morales?
Non, cette génération d’historiens ne rendra pas à la Russie son passé, puisqu’elle
essaie de quitter le manichéisme bolchévique, «la présomption néfaste» dans
la vie et dans l’histoire, changeant pour cela seulement les idoles et autres
signes de moins en plus et inversement... Mais, en attendant, les signes eux-mêmes
et les piédestals restent, témoignant de l’immuabilité des mesures algébriques
de la réalité, de la division entre le mal et le bien, le noir et le blanc.
Et en conclusion de cet entretien sur les moyens pour la Russie de trouver
son histoire, je voudrais rappeler, que le caractère unique de la science
historique consiste en ce que différents systèmes de règles s’affrontent en
elle – les limites du pouvoir de l’historien sur l’importance des documents
et des faits, d’une part; de l’autre – la similitude des sens.
«Les
générations suivantes ont considéré qu’une carte d’une telle dimension était
accablante, et, avec un irrespect certain l’ont livrée au gré du vent et de
la pluie. Dans les déserts occidentaux on peut encore trouver des lambeaux
de cette carte servant à recouvrir au hasard un animal ou un indigent; dans
tout le pays il ne reste aucun exemplaire de l’Art de la Géographie».
(Extrait
de «Voyages de personnes dignes d’éloges»
X.A. SUAREZ MIRANDA, 1658)